Mardi 17 avril 2012
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The Shangri-Las - The Best Of The Mercury Years
(compilation - 1997)
L’histoire des Shangri-Las est d’abord celle de Shadow Morton. Un nom inquiétant qui sied à merveille à ce personnage hors du commun. Né George Morton, membre du
gang des Red Devils de Brooklyn, il se cherche une destinée dans les bas-fonds new-yorkais et atterri un jour, entre autres jobs bancals, derrière un micro en tant que choriste d’un groupe de
doo-wop. C’est lors d’un concert qu’il rencontre à la fin des années 1950, l’accordéoniste et chanteuse Ellie Greenwitch, encore parfaitement inconnue. Celle-ci deviendra bien
vite une compositrice à succès pour le label Red-Bird de Manhattan.
A l’automne 1964, Morton passe ainsi la voir aux bureaux du label au Brill Building pour tenter sa chance en tant que chanteur ou pour la draguer. La raison est obscure mais il tombe par la même
occasion sur son mari et partenaire de composition Jeff Barry, ex-caillera lui aussi. L’effusion de testostérone entraînant inévitablement un excès de connerie, Morton toise
Barry en se faisant passer pour un meilleur auteur, alors qu’il n’a jamais rien écrit de sa vie. Jeff Barry le met alors au défi d’écrire un hit du niveau des tubes qu’il enchaîne avec sa femme.
"Do-Wah-Diddy", "Baby Be Mine", "Da Doo Ron Ron", "Baby I Love You" ou encore "River Deep - Mountain High" tout de même, le niveau est élevé... Mais Morton relève le défi.
En une semaine, il fait jouer ses contacts de la rue, trouve studio, pianiste inconnu (Billy Joel) et groupe dans la déche à qui il écrit et fait enregistrer une démo de
"Remember (Walkin’ In The Sand)". Jeff Barry est impressionné. Il réenregistre le morceau, le sort en single et engage Morton chez Red-Bird dans la foulée.
Le groupe, c’est bien évidemment les Shangri-Las. La chanteuse lead Mary Weiss, sa soeur Betty et les jumelles Marge et Maryann
Ganser, adolescentes copines de lycée du Queens. Malgré quelques singles pour Smash et Spokane, elles peinent à se faire une place dans une scène girl groups new-yorkaise déjà
foisonnante.
Mais Shadow Morton, en bon autodidacte, fourmille d’idées novatrices. Il change d’abord le look guindé des filles et les transforme en mini-Emma Peel à coup de cuir, bottes et autres tenues sexy.
Ses morceaux vont ensuite aborder la thématique classique de ce genre de pop, les amours adolescents, de manière franche et directe voire parfois très crue: conflits générationnels, fugues,
chagrins inexorables et même la mort comme ultime dénouement. Des thèmes shakespeariens abordés d’une manière très dramatique, à mi-chemin entre pop et théâtre.
N’étant pas compositeur, ce sont les auteurs et arrangeurs de Red Bird qui vont coucher sur bandes les désirs de Morton. Le patron et fondateur du label Jerry Leiber et son comparse Mike Stoller ainsi que le couple Greenwich/Barry
mais surtout le producteur Artie Butler. Ceux-ci mettent de côté leurs habitudes et se plient à ses désirs farfelus en ajoutant aux morceaux bruitages, percussions, reverb...
Mais tout ceci ne serait rien sans l’interprétation hors pair de Mary Weiss, poussée dans ses derniers retranchements, vivant véritablement les évènements relatés par les paroles jusqu’à finir en
pleurs en enregistrant. Les structures étoffent encore l’ambiance: monologues, récit de Mary et réponses des trois choristes... Autant d’artifices qui donnent une ampleur inédite à ses scénettes,
une mélancolie palpable qui fait vite fureur chez les adolescents.
"Remember (Walkin’ In The Sand)" se classe ainsi n°5 du Billboard, son successeur "Leader Of The Pack" culmine à la première place. Les Shangri-Las explosent dès leurs premiers 45 tours. Passages
parlés, mouettes pour le premier, accident de moto pour le second, changements de rythmes, ces deux morceaux imposent d’entrée la patte spécifique de Shadow Morton. Son inspiration foisonnante
offre une succession de tubes imparables au groupe en brassant les thèmes. Fugue de la maison familiale sur la déchirante "I Can Never Go Home Anymore", veuvage pour "Dressed In Black" ou encore
le viol et ses conséquences psychologiques sur l’ahurissante "Past, Present And Future" qui s’envole dans des tourbillons de violons.
Le couple Ellie Greenwich/Jeff Barry lui compose également des tubes sur mesure tels les chefs d’oeuvre "Out In The Streets", "Heaven Only Knows", "The Train From Kansas City", "What’s A Girl
Supposed To Do?" ou "Give Us Your Blessings". Le morceau ultime du groupe étant sûrement "Right Now And Not Later" écrit et produit par Ronald Moseley et Robert
Bateman.
Mais les Shangri-Las ne font pas des étincelles uniquement en studio. Leurs concerts s’avèrent eux-aussi emprunts de cette dramatisation et deviennent le défouloir des fans de plus en plus
nombreux. Le groupe devient même une première partie de choix et ouvre pour les Beatles, James Brown...
Cette unanimité n’est bien entendue pas partagée par les critiques qui trouvent le groupe décadent, insensé voire vulgaire. En 1965/1966, l’évolution des moeurs n’est pas encore d’actualité et
les Shangri-Las font grincer les dents des réacs encore bien assis sur des idées strictes et liberticides. Mais ce rejet n’est que façade, les journalistes sont tout de même fascinés par un
phénomène qui devient vite international. Comment négliger une telle occasion de vendre du papier?
En 1966, Red Bird est racheté par Mercury. Morton continue sur les mêmes bases tout en essayant d’y intégrer les évolutions artistiques du moment: psychédélisme sur "The Sweet Sounds Of Summer"
et arrangements baroques sur "I'll Never Learn". Mais le groupe n’étant pas dans les priorités promos du label, ces singles n’entrent même pas dans les cent premières places du Billboard. Le
groupe vivote encore jusqu’à son split en 1969. Mais son aura reste encore bien vivace pendant des années. Certains artistes tels David Bowie ou Alice Cooper se
réclament d’ailleurs rapidement de son héritage dramatique. Tout espoir de reformation s’éteint en 1971 avec la mort de Maryann Ganser, âgée de seulement 22 ans.
La fin des Shangri-Las a en même temps sonné le glas des girl-groups. Le genre ayant été poussé au maximum et la révolution pop ayant eu lieu entre temps, ce genre tomba définitivement en
désuétude. Impossible de les surpasser...
Cette compilation regroupe une bonne partie de ce que le quatuor a enregistré. Quasiment tous les singles et leurs faces B ainsi qu’une bonne partie de leur second album, l’excellent
65!. 25 morceaux désormais classiques, quasiment rien à jeter, un son parfait ainsi qu’un livret correct.
Note: 9/10
Label: Polygram
Support: CD
1. Remember (Walkin' In The Sand)
2. Leader Of The Pack
3. What Is Love?
4. Give Him A Great Big Kiss
5. Maybe
6. Out In The Streets
7. Give Us Your Blessings
8. Heaven Only Knows
9. Never Again
10. What's A Girl Supposed To Do?
11. The Dum Dum Ditty
12. Right Now And Not Later
13. The Train From Kansas City
14. I Can Never Go Home Anymore
15. Long Live Our Love
16. Sophisticated Boom Boom
17. He Cried
18. Dressed In Black
19. Past, Present And Future
20. Paradise
21. Love You More Than Yesterday
22. The Sweet Sounds Of Summer
23. I'll Never Learn
24. Take The Time
25. Footsteps On The Roof
"Right Now And Not Later":
"Remember (Walkin' In The Sand)":