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Mercredi 14 décembre 2011 3 14 /12 /Déc /2011 21:15

Ethan Russel - Let It Bleed

Ethan Russell - Let It Bleed, 1969 With The Rolling Stones
(Michel Lafon - 2009)

Se voulant au départ un simple report des évènements aillant émaillé la carrière des Rolling Stones au long de l’année 1969, et plus particulièrement leur tournée américaine, ce recueil de splendides photos de Ethan Russell intitulé Let It Bleed, devient bien vite au fil des pages  un témoignage sur la fin d’une époque bénie. L'âge d’or du groupe mais plus généralement celui de la pop, du rock, des idéaux, des moeurs...
Artistiquement, cette année voit le groupe tourner définitivement le dos à la pop anglaise. Si côté américain, Bob Dylan et les Byrds ont déjà sonné depuis 1967 le glas de la pop sixties sur respectivement John Wesley Harding et The Notorious Byrd Brothers par un retour aux racines folk, blues et country américaines, la pop anglaise continue à se ciseler en multipliant les arrangements et en versant un maximum dans le psychédélisme. Les Rolling Stones n’ayant rien compris au genre sur le raté Their Satanic Majesties Request, ils s’engouffrent dans le sillon revival en décembre 1968 avec Beggars Banquet, retour aux sources pour un Keith Richards qui n’a toujours juré que par le blues. Une page se tourne, Brian Jones ne s’y retrouvant plus est débarqué avant de mourir en juillet.
C’est ici que débute Let It Bleed. Par le fameux concert gratuit au Hyde Park de Londres, deux jours après la mort de Brian Jones. Même si l’atmosphère est au recueillement solennel, l’ambiance est encore détendue, volage et bon enfant malgré la présence de 250000 personnes dans ce lieu cloisonné. Le deuil ne semble pas avoir entamé l’euphorie régnant depuis 5 ans dans le Swinging London.

Tout bascule en novembre par l’arrivée des Stones à New-York. Si l’accueil est chaleureux, le groupe s’aperçoit bien vite que beaucoup de choses ont changé depuis leur dernière tournée américaine datant de juillet 1966. Les tournées ne sont plus des périples aventureux mêlant insouciance, amateurisme et ambiance détendue. Elles sont désormais devenues d’immenses machines à brasser du fric dont les rouages sont actionnés par des tours managers à profusions, des avocats, attachés de presse, exécutifs des labels sans oublier les promoteurs et politicards locaux. Pour maximiser les profits, ce Barnum se produit alors dans d’immenses salles ou dans des stades reconvertis pour l’occasion.
Rolling Stones - Let It BleedSi, comme le souligne Keith Richards, le public est devenu beaucoup plus réceptif, écoutant la musique au lieu de hurler sans cesse, la distance qui sépare le groupe de ses fans les scinde définitivement en deux mondes distincts. Les groupes de rock deviennent alors des icônes inaccessibles que l’on distingue avec difficulté même lors d’un concert censé représenter une symbiose, un moment privilégié de communion fans-musiciens.
L’utilisation de ces grands espaces scéniques nécessite également l’apport de matériel inédit. Ces grands hangars n’étant pas acoustiquement conçus pour ça, les sonos utilisées sont gonflées et démultipliées exagérément afin que les spectateurs placés le plus loin puissent tenter de discerner quelques notes dans ce maelstrom sonore. Résultat: les autres spectateurs sont assommés par un volume sonore atroce.  Jusqu’à, comble de la débilité, être obligés de porter des bouchons pour atténuer la douleur...
Une nouvelle donne qui influera également grandement sur les mutations artistiques en cours. Certains groupes se sentant alors obligés de composer en vue des grands messes à venir. Les Led Zeppelin ou Deep Purple en gestation mais encore les Who s’engouffreront bien vite dans cette course sonore affreuse qui donnera naissance au hard-rock, annihilation totale de la retenue, de l’élégance, du groove et de la mélodie, composantes reines de la musique jusqu’alors...

Derrière la scène, les choses changent également. Les Rolling Stones  naviguent en limousine allant d’hôtels de luxe en suites présidentielles suivis par une cour foisonnante constituée des costards cravates suscités auxquels viennent s’ajouter les inévitables profiteurs et groupies. Une faune en soit, vivant selon ses propres envies, obéissant à ses propres règles et brassant des quantités de fric et de substances diverses. C’est le début des comportements cataclysmiques et des caprices de stars tel ce détournement d’avion en plein vol exigé par Keith Richards pour aller claquer les recettes du concert du jour à Las Vegas.
Les membres du groupe sont ainsi catapultés à un nouveau statut: la rock star. Nouvelle icône des années 1970, toute puissante, héros absolu d’une jeunesse en quête d’identité, qui n’aura de cesse de tenter d’afficher un hypothétique charisme à coup de démonstrations techniques aussi veines que barbantes, d’accoutrements hideux et de comportements décadents. Une course au ridicule qui mènera bien vite aux élans abscons du rock progressif et à la déchéance nauséabonde des piliers du hard-rock ou, plus tardivement, des punks à chiens qui afficheront et revendiqueront fièrement leur décadence et leur négation de la moindre bienséance pour flatter un maximum de pré-pubères et d’adultes attardés.

C’est donc tout un pan de la culture populaire qui est en train de muter en quelques mois seulement. Si les Rolling Stones y assistent souvent médusés et surpris, ils sont bien un des principaux protagonistes de ces changements irréversibles qui mettent un terme à une poignée d’années magistrales qui auront vu la musique atteindre des sommets artistiques inégalés depuis. Si depuis Sam Phillips le rock’n’roll n’a toujours été qu’une question de fric, après 1969, les profits colossaux des ventes de disques, des concerts, des tournées, des produits dérivés... mettront un terme à la liberté stylistique totale donnée aux artistes. Ceux-ci seront également bien souvent complices de ce vide culturel, préférant reproduire des schémas préétablis pour s’assurer des revenus faciles. Les remises en question audacieuses et les innovations se feront ainsi de plus en plus rares.

C’est tout ceci qui transparaît en filigrane sur les magnifiques photos de Ethan Russell et sur les reports de ses souvenirs. Un document établi en plein choeur de la mutation et qui voit ces acteurs changer la donne sans presque jamais s’en apercevoir. Seul l’évènement final fait prendre brutalement conscience à tout ce petit monde qu’une époque se termine: le concert gratuit d’Altamont du 6 décembre.
Voulu au départ comme un Woodstock de la côte ouest, cet immense concert gratuit monté à la hâte sonne définitivement la fin des sixties. Organisation totalement improvisée et chaotique, conditions logistiques affreuses et une mauvaise ambiance grandissante qui culminera par le meurtre de sang froid de Meredith Hunter par de fous furieux Hell’s Angels défoncés, le tout se déroulant à quelques kilomètres de San-Francisco, berceau des hippies dont les messages de paix et d’amour n’auront jamais parus si débiles et utopiques.

De Hyde Park à Altamont. Le même évènement à seulement 5 mois d’intervalle. Laps de temps minime durant lequel tout s’est écroulé. Si le temps de 1964 à 1969 semble avoir duré des décennies au vu des richesses innombrables qui y ont été produites (bien plus d’ailleurs que tout ce qui s’est fait depuis), ces 5 petits mois ont paradoxalement précipité la fin de cet âge d’or et tout ce qu’il représentait dans les abymes. Et le parcours du 'plus grand groupe de rock’n’roll de monde' durant cette période en témoigne incontestablement.

The Rolling Stones - Let It Bleed 2

Par Ben - Publié dans : Bouquins en vrac
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Mercredi 23 novembre 2011 3 23 /11 /Nov /2011 21:10

The Kinks - studio


Un esprit cavaleur, des pensées indomptables qui fusent en tous sens, alimentées par le chagrin, le tracas, les ennuis inexorables. Ce sentiment que tout nous échappe. Qu'on ne maîtrise plus un esprit devenu indépendant, ectoplasme qui tournicote autour de nous, venant empêcher la moindre pensées rationnelles ou utile jusqu'à circoncire les réflexes naturels.
Comme toujours, Ray Davies en dit plus long en quelques lignes sur un sujet pourtant vaste et qui sort du carcan habituel filles/défonce/baston constituant l'essentiel de la 'pensée' rock'n'rollienne traditionnelle. Il dépeint donc cette fois sur "Too Much On My Mind", morceau tiré de l'excellent Face To Face, l'occlusion spirituelle amenée par les tracas de l'esprit, ce sentiment d'impuissance, d'échapper à la raison la plus élémentaire jusqu'à en perdre l'appétit, le sommeil et le sens commun. Chant fataliste, mélodie désespérée appuyée au clavecin et un long discours que le leader des Kinks rend limpide en 2 min 30.

Par Ben - Publié dans : Un jour, un morceau
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Mercredi 16 novembre 2011 3 16 /11 /Nov /2011 18:35

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/en/2/2d/Thankgodformentalillness.jpgThe Brian Jonestown Massacre - Thank God For Mental Illness
(album - 1996)

Thank God For Mental Illness clôt la trilogie d’albums enregistrés à l’arrache en 1996 dans la villa/squat de San Fransisco par le Brian Jonestown Massacre, soit Anton Newcombe et quiconque en état de tenir et de jouer correctement d’un instrument quand le magnétophone démarre.
Une méthode lo-fi au possible déjà éprouvée sur deux doubles albums gavés de tubes, l’indispensable Take It From The Man! et le non moins remarquable Their Satanic Majesties’ Second Request, et dont le vantard Newcombe assure qu’elle lui a permis d’enregistrer cette troisième salve pour à peine plus de 17$.
L’entreprise de résurrection des sixties se poursuit donc ici même si l’exercice semble souffrir d’un manque de personnel et de moyens. En effet, à quelques rares exceptions, les morceaux aux arrangements complexes cèdent la place à un bordel plus ou moins improvisé tissé autour de structures folk basiques. Le talent de compositeur d’Anton Newcombe est toujours là mais le dépouillement général donne une couleur plus traditionnelle à l’ensemble malgré le foisonnement instrumental.
La raison est toute simple: il n’y a ici quasiment ni batterie ni électricité. Les conditions d’enregistrement bancales donnent donc sa couleur à Thank God For Mental Illness: souvent folk, blues voire gospel ("Free And Easy, Take 2"). On retrouve ici pêle-mêle: les Rolling Stones, déjà souvent cités par le groupe, avec un "13" qui parodie habilement leur période pré-"Satisfaction", du blues R&B à la Animals sur "Talk-Action=Shit" et bien sûr sur chaque morceau folk du Dylan, acoustique ("Ballad Of Jim Jones") ou électrique ("Talk-Action=Shit"). L’orientation est ici principalement yankee comparée aux albums précédents.  Newcombe ressuscite tout un pan de la culture musicale américaine pré-British Invasion.
Quelques touches psychédéliques subsistes tout de même tel sur "Down" dont l’orgue et les cloches amplifient l’aspect planant ou encore sur la balade fatiguée "Stars". Les tubes, moins nombreux eux aussi, attestent du talent d’Anton Newcombe. Une évidence mélodique échafaudée par deux accords sur "It Girl" ou l’excellent "Cause I Love Her".
Un regret de taille cependant: la dernière plage qui, après plus de six minutes de bruits de voitures, regroupe plusieurs bons morceaux, impossibles de fait à écouter séparément sur une plage qui culmine à plus de 30 minutes! D’autant plus regrettable que Thank God For Mental Illness n’a jamais été édité en vinyle.

Note: 7/10
Label: Bomp! Records
Support: CD

 1. Spanish Bee
 2. It Girl
 3. 13
 4. Ballad Of Jim Jones
 5. Those Memories
 6. Stars
 7. Free And Easy, Take 2
 8. Down
 9. Cause I Love Her
10. Too Crazy To Care
11. Talk-Action=Shit
12. True Love
13. Sound Of Confusion

"Cause I Love Her":


"Stars":


"Ballad Of Jim Jones":

Par Ben - Publié dans : Pop, Psyché, Elephant 6
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